Antoinette Sassou N’Guesso : «La gestion de la cité n’est pas qu’une affaire d’homme»
Antoinette Sassou-N’Guesso : Prenons les pathologies une à une et observons, depuis que ma Fondation s’est engagée dans ces combats, le chemin que nous avons parcouru. Le VIH et le sida ont bénéficié d’une mobilisation planétaire, vu les périls que l’humanité courait à travers la propagation de cette pandémie. Très tôt au Congo, les pouvoirs publics n’ont pas caché la réalité de cette maladie. Pour ma fondation, le repère historique reste l’année 2000 où nous avons effectivement inscrit la lutte contre le VIH et le sida dans nos actions. Je pense avoir été l’une des premières dames africaines à introduire, dans le programme de lutte contre la transmission du virus de la mère à l’enfant pendant l’accouchement, une réponse pratique. En effet, avec l’appui d’une amie française aujourd’hui disparue, nous avons pu obtenir en 2001 auprès des laboratoires Boehringer Ingelheim, et ce pendant cinq ans, la mise à disposition gratuite d’une molécule, la Viramune. Des vies d’enfants, qui n’avaient pas demandé à naître mais qui risquaient d’arriver sur terre avec une maladie incurable, ont été de ce fait sauvées. Aujourd’hui, dans le cadre de l’Organisation des premières dames d’Afrique contre le VIH-sida, nous continuons à nous battre pour qu’à l’horizon 2020 au plus tard nous arrivions à zéro transmission du VIH de la mère à l’enfant. Concernant la drépanocytose, je pense que l’aboutissement partiel de ce combat est la construction à Brazzaville du plus grand centre de prise en charge en Afrique. Le combat que nous avons mené, Madame Wade et moi avec l’appui inestimable de l’Organisation internationale de lutte contre la drépanocytose, a été consacré par le vote de la résolution A/63/237 de l’Assemblée générale des Nations unies. Cette résolution faisait de cette maladie une priorité de santé publique et déclarait le 19 juin de chaque année Journée internationale de sensibilisation à la maladie. Enfin, nous venons d’ajouter une nouvelle pathologie dans le périmètre de nos interventions, il s’agit du cancer du col de l’utérus. Là aussi, la fondation essaie d’apporter des réponses concrètes. Nous sommes en train de finaliser avec nos partenaires allemands le projet de la clinique du cancer de Brazzaville qui verra ses travaux commencer très prochainement. À l’occasion du 8-Mars de cette année, nous allons financer la première campagne de vaccination contre le cancer du col de l’utérus des jeunes filles de huit à onze ans dans le département de la Lékoumou. LDB : La santé de la mère et de l’enfant s’inscrit dans vos priorités. La gratuité de la prise en charge des césariennes est-elle aujourd’hui effective dans tout le pays ? Est-ce que l’on a déjà pu mesurer les effets positifs de cette mesure ? Cela a été une décision du gouvernement, et je pense qu’au niveau du ministère de la Santé une évaluation doit être en cours. Nous jouerons notre rôle de veille, et à l’occasion nous rappellerons au gouvernement ses engagements si jamais des correctifs devaient être apportés. LDB : La ministre Yamina Benguigui a proposé deux mesures en faveur de l’éducation des jeunes filles : la scolarisation obligatoire jusqu’à l’âge de seize ans et la création d’un fonds pour l’éducation. Soutenez-vous ces deux initiatives ? Absolument. J’en ai d’ailleurs discuté avec elle, et je pense que notre soutien lui sera toujours acquis dans la mise en œuvre de ces initiatives. LDB : Au Congo, nous avons des problèmes de grossesses précoces. Pensez-vous que ces deux mesures peuvent être une solution ? C’est d’abord et avant tout un problème d’éducation dans la cellule de base qu’est la famille. Si les parents démissionnent face à leurs obligations, de tels drames se produiront inéluctablement. L’école prendra certes toute sa place, mais les jeunes filles doivent être encadrées par la famille. L’école est un complément pour elles dans la mesure où elle leur donne l’instruction et la connaissance que les parents n’ont peut-être pas. Ce sont donc des démarches complémentaires qui pourront s’appuyer l’une sur l’autre. LDB : Vous avez été à l’initiative d’une rencontre des femmes entrepreneures de la diaspora à l’ambassade du Congo à Paris. En quoi ce sujet de l’entrepreneuriat féminin vous tient-il à cœur ? Tout simplement parce que les femmes, dans le cas du Congo, sont majoritaires dans la population. Une telle énergie ne peut être marginalisée pour de quelconques raisons. Les femmes ont le mérite d’avoir pour elles le sens pratique, et je crois que celles qui se lancent dans des activités commerciales ont fait la preuve de leur savoir-faire. Regardez dans nos marchés : qui majoritairement tient le commerce de détail ? La promotion de l’entrepreneuriat féminin contribuera à leur donner des outils modernes de gestion et à canaliser leurs efforts vers des secteurs porteurs et rentables. C’est en cela que j’encourage cette initiative. LDB : Votre action pour la réconciliation du pays est reconnue par tous. Vous avez présidé la Mission de paix des premières dames (Mipreda) il y a quelques années et vous continuez à diriger cette mission au niveau national. Où en est aujourd’hui cette organisation ? Comptez-vous vous investir pour la réconciliation en Centrafrique ? La Mipreda, qui est aujourd’hui présidée par Mme Patience Goodluck du Nigeria, continue son petit bonhomme de chemin. Nous sommes en train de la doter d’un siège à Abuja. Ensuite, il faudra nommer une secrétaire exécutive pour dynamiser son fonctionnement. À ce jour, des missions ont été envoyées dans les zones de conflit, que ce soit au Mali ou au Soudan du Sud. Nous sommes en train de préparer avec mes sœurs une initiative pour la RCA, et en temps opportun nous la ferons connaître. LDB : Est-ce de ce souci de réconciliation que vient votre implication très forte dans la municipalisation accélérée ? Peut-être, mais vous devez savoir que je ne me suis pas autoproclamée marraine des municipalisations. Les ressortissants des départements concernés sont tour à tour venus me consulter pour que je puisse les aider dans cette œuvre de construction nationale. La noblesse de la mission ne pouvait me laisser indifférente. Si mon discours et mes actions, dans le cadre de la réconciliation des filles et fils du Congo, ont trouvé un écho auprès des populations, je ne peux que m’en réjouir et m’engager à faire mieux et plus. LDB : Vous étiez présente lors de la création de l’organisation des femmes du PCT, et l’Association Maman Antoinette Sassou a appelé largement les femmes à participer au recensement administratif spécial. À quelques mois des élections municipales, comment encourager les Congolaises à s’investir davantage dans la vie de la cité ? Il ne faut pas que les femmes puissent penser que la gestion de la cité n’est qu’une affaire d’hommes. Si elles ne veulent pas qu’on décide à leur place, elles doivent s’impliquer dans la vie du pays. C’est donc pour cela que les organisations de mobilisation politique qui se réclament de moi ont lancé cet appel. Je ne peux que les appuyer à continuer ce travail de mobilisation.
Par Rose-Marie Bouboutou et Yvette Reine Nzaba Légendes et crédits photo :Photo1 : Antoinette Sassou N’Guesso, première dame du Congo ©DR
Photo2 : Antoinette Sassou N'Guesso lance les premières opérations à coeur ouvert au CHU de Brazzaville ©DR |