Les Dépêches de Brazzaville



Belgique : restitution de la dent de Patrice Lumumba ce 20 juin


La dent de Patrice Lumumba a été saisie par la justice belge en 2016 chez la fille du policier belge, Gérard Soete, aujourd’hui décédé, qui était chargé de découper et de dissoudre dans l’acide, le corps du défunt Premier ministre, deux jours après son assassinat. Elle avait été saisie dans le cadre d’une enquête pour «crimes de guerre» ouverte en 2011 à Bruxelles.

Ainsi, lors de la cérémonie au palais d’Egmont, le chef du parquet fédéral belge, Frédéric Van Leeuw, remettra, dans l’intimité, à la famille Lumumba cette dent placée dans un écrin, avant la cérémonie solennelle autour d'un cercueil renfermant ce coffret, en présence d’autorités belges et congolaises. Interrogé le 16 juin par Radio France internationale, Frédéric Van Leeuw a précisé que la dent sera remise à la famille et non pas à l’État congolais. Aussi a-t-il expliqué, la dent de Lumumba n’a pas pu accompagner la récente mission royale en République démocratique du Congo (RDC), parce que c’est un dossier judiciaire et la décision de la remettre à la famille a été prise par un juge d’instruction. « C’est une décision importante de la juge d’instruction, sur demande de la famille. Je dois avouer que cette décision a été prise sous l’influence de ce qui s’est passé en 2020 avec le mouvement Black Lives Matter, après la mort de Georges Floyd. Il y a eu une demande de la famille Lumumba… On commémorait aussi les 60 ans de l’indépendance du Congo. C’était symbolique et compte tenu de l’aspect affectif que cette dent peut avoir, le juge d’instruction a accepté de la rendre. Il a chargé le procureur fédéral de la remettre à la famille et pas à l’État congolais », a déclaré Frédéric Van Leeuw à la RTBF.

Depuis sa saisie en 2016, la dent était gardée  dans un coffre-fort du parquet fédéral belge. « Vu la valeur et le respect dûs à ce qui reste finalement de la dépouille de Patrice Lumumba, il fallait que cette dent soit bien protégée. Et donc elle l’est dans un écrin qui a été fabriqué tout spécialement pour la protéger et elle se trouve dans un coffre du parquet fédéral effectivement, puisqu’on voulait éviter qu’elle soit simplement considérée comme une vulgaire pièce à conviction qui se trouverait au greffe du tribunal », a ajouté Frédéric Van Leeuw à RFI.

Trois jours de deuil national prévus en RDC

Balufu Bakupa-Kanyinda, désigné par la présidence congolaise pour diriger l'opération de restitution des restes de Patrice Lumumba et son retour en RDC, a déclaré, le 17 juin à Bruxelles, que cette dent sera placée dans un cercueil provenant de la RDC et qui sera exposé à l'ambassade à Bruxelles, où il restera deux jours pour un hommage ouvert au public dans la pure tradition congolaise. Le départ pour Kinshasa est prévu le 21 juin en soirée depuis l'aéroport militaire belge de Melsbroek, à bord d'un avion de la compagnie aérienne Congo Airways. Ce dernier arrivera le 22 juin dans la matinée à l'aéroport de N'Djili. Le cercueil effectuera ensuite un périple dans plusieurs provinces de la RDC, notamment à Onalua, le village natal de Patrice Lumumba, rebaptisé Lumumbaville en 2013, pour un deuil familial; à Kisangani, son fief, pour un deuil politique; et à Shilatembo, avant un retour à Kinshasa le 27 juin. Trois jours de deuil national sont prévus du 27 au 30 juin. Le cercueil sera exposé au Palais du peuple, siège du parlement congolais, avant d'être transporté à l’ancienne résidence de Patrice Lumumba et de passer une nuit à la Primature.

Le 30 juin, date du 62e anniversaire de l’indépendance de la RDC, aura lieu la cérémonie officielle de l'inhumation au mausolée construit pour accueillir la dépouille de Patrice Lumumba à l'Echangeur de Limite, dans la banlieue est de Kinshasa, a indiqué Balufu Bakupa-Kanyinda. Pour leur part, Maurice Mpolo et Joseph Okito ont été admis dans l'Ordre national des héros nationaux Kabila-Lumumba, le 14 juin à Kinshasa.

L’enquête judiciaire se poursuit

Né sous le nom d’Elias Okitasombo, Patrice Emery Lumumba avait été assassiné à l’âge de 35 ans, fusillé le 17 janvier 1961, en compagnie de deux de ses proches, l’ex-ministre de la Jeunesse et des Sports, Maurice M’Polo, et l’ancien vice-président du Sénat, Joseph Okito. Son corps avait été dissous dans l’acide sulfurique sur place, à Shilatembo (dans l’actuelle province du Haut-Katanga, au sud-est du pays). Le policier belge Gérard Soete avait décidé de ramener avec lui quelques reliques comme " des trophées de chasse ", selon le sociologue belge, Ludo De Witte, auteur d’un livre sur l’assassinat de Lumumba. Seule une dent attribuée à ce dernier avait été récupérée par le parquet fédéral belge.

Le fils aîné, François Lumumba, a déposé plainte en 2011 pour crimes de guerre, tortures et traitements inhumains, contre dix Belges considérés comme impliqués dans l’assassinat de Patrice Lumumba. Dans la plainte, « diverses administrations de l’État belge » sont accusées d’avoir « participé à un vaste complot en vue de l’élimination politique et physique de Patrice Lumumba ». A l’époque des faits, ces personnalités exerçaient des responsabilités politiques ou militaires aux côtés du président sécessioniste katangais, Moïse Tshombe, ou alors étaient diplomates, envoyées au Congo par le gouvernement belge.

Aujourd’hui, selon la presse belge, seules deux des dix personnes initialement visées par la plainte sont encore en vie. Il s’agit de l’ancien diplomate et homme d’affaires Etienne Davignon, 89 ans, et de l’ex-haut fonctionnaire Jacques Brassinne de la Buissière, 92 ans.

Frédéric Van Leeuw a indiqué à RFI que l’enquête continue, rappelant que lors de la commission parlementaire qui avait eu lieu en 2000, des auditions avaient eu lieu à huis clos et le juge d’instruction avait décidé, il y a quelques mois, de faire une perquisition au Parlement pour obtenir le contenu de ces auditions. « Actuellement, il y a un débat juridique qui se fait. Les pièces sont sous scellés. Nous avons soutenu, en tout cas en tant que parquet, qu’il n’était justifiable ni légalement ni moralement de garder secrètes les auditions qui ont été faites à huis clos il y a plus de vingt ans. Il y a un point de vue différent qui a été développé au niveau du Parlement et cette question-là doit être tranchée. Le dossier a été plaidé le 1er juin et l’arrêt de la Cour d’appel est prévu vers le 14 septembre »,  a déclaré le chef du parquet fédéral belge.

Pour ce dernier, l’instruction aboutira à un procès si, au moment où la juge estime que son dossier est clôturé et qu’elle ne peut pas aller plus loin, le parquet fédéral décide de poursuivre X ou Y dans ce dossier. « Donc je ne peux pas encore anticiper cela. La prochaine échéance sera l’arrêt de la Cour d’appel, le 5 septembre. Nous saurons alors si nous pouvons avoir accès aux PV. Là, les décisions de la juge seront différentes : soit il n’y aura pas d’accès, alors l’ensemble des devoirs d’enquête aura été épuisé, puisque toutes les personnes auront été interrogées une ou plusieurs fois. Soit il y aura accès et là, il faudra que les enquêteurs prennent connaissance de ces auditions, qu’ils puissent les étudier et faire les comparaisons nécessaires avec tous les autres éléments du dossier. Mais je pense que dans ce dossier, il faut aller le plus loin possible… Tout en sachant que c’est plus compliqué, après plus de 60 ans », a admis Frédéric Van Leeuw à la RTBF.

 

 

 

 

 

 

 

 


Patrick Ndungidi

Légendes et crédits photo : 

Patrice Emery Lumumba