Les Dépêches de Brazzaville



François Gemenne : « La migration n’est pas une menace, mais une opportunité si elle est anticipée et planifiée. »


Les Dépêches de Brazzaville : Quel est le portrait type du migrant africain (âge, sexe, éducation, etc.) ?

François Gemenne : Ce n’est pas si facile de dresser un tel portrait, car il y a une grande diversification dans l’immigration ces dernières années. En France, 30% des migrants proviennent du Maghreb et 15 % d’Afrique subsaharienne. Ce sont en majorité des hommes jeunes, mais il y a de plus en plus de femmes migrantes et l’on se rapproche peu à peu de l’égalité entre les deux sexes. Il y a d’une part des migrants peu qualifiés qui occupent les emplois que les Français ne veulent plus occuper et d’autre part des migrants très qualifiés, ainsi que des étudiants.

Quelles sont les destinations des migrants subsahariens ?

Pour l’essentiel, ce sont des migrations internes, à l’intérieur d’un même pays. Ensuite, il y a de très importantes migrations Sud-Sud au sein même de l’Afrique ainsi que de l’Afrique vers les pays du Golfe, notamment le Yémen. La migration vers l’Europe est assez minoritaire et reste marquée par l’existence d’anciens liens coloniaux entre pays d’origine et pays de destination.

Qu’entend-on par migrants climatiques ? Peut-on déjà quantifier les migrations climatiques ?

Les migrations climatiques sont l’ensemble des mouvements migratoires liés aux modifications de l’environnement dues au changement climatique : la hausse du niveau des mers, les catastrophes naturelles, l’appauvrissement des sols provoqués par les sécheresses, etc. Elles font partie de l’ensemble plus large des migrations environnementales, par exemple les migrations suscitées par les tremblements de terre. La quantification est très difficile, car ce sont pour l’essentiel des migrations internes et de très faible distance. Toutefois, on peut dire qu’en 2012, 33 millions de personnes ont migré à la suite de catastrophes naturelles, ce qui est supérieur au nombre de réfugiés reconnus par la convention de Genève de 1951, qui protège les réfugiés politiques, les victimes de guerre et de violences. Et ce chiffre va s’accentuer.

Peut-on alors parler de  menace pour l’avenir ?

La migration n’est pas une menace, mais une opportunité si elle est anticipée et planifiée. La migration peut être une stratégie positive d’adaptation aux changements, mobilisée par les migrants, et n’est pas systématiquement un échec ou une catastrophe comme elle est souvent présentée.

En 2050, un être humain sur quatre vivra en Afrique. Quels équilibres démographiques trouver entre l’Afrique et l’Europe ? Comment l’Europe peut-elle combler son déficit démographique et rester performante ?

La croissance démographique en Afrique est l’une des plus importantes alors que l’Europe connaît un déclin. Pour maintenir sont niveau de prospérité économique, l’Europe aura besoin de migrants. Certains équilibres se feront, mais cela va dépendre de l’évolution des processus de développement. Mais l’Europe devrait à l’avenir avoir plus que jamais besoin des migrants africains.


Propos recueillis par Rose-Marie Bouboutou

Légendes et crédits photo : 

François Gemenne, Chercheur en science politique à l’Université de Liège et à l’université de Versailles, il est aussi un expert associé avec Céri - Sciences Po. Spécialiste de la gouvernance de la migration, sa recherche porte essentiellement sur les populations déplacées par les changements environnementaux et les politiques d’adaptation au changement climatique .