Opinion
- Éditorial - Les Dépêches de Brazzaville
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Du mauvais usage de la puissanceLundi 16 Juin 2014 - 0:22 Les événements qui se déroulent actuellement en Irak, où les islamistes radicaux mènent une offensive victorieuse, étaient tout à la fois prévisibles et inévitables. Prévisibles, car le départ programmé des troupes américaines laissait un vide sécuritaire que le régime en place était évidemment incapable de combler. Inévitables, car seul un pouvoir fort, autoritaire et bien armé, pouvait s’opposer de façon efficace aux actions des mouvements radicaux qui ont entrepris de conquérir le Proche et le Moyen-Orient à la faveur de la guerre civile en Syrie. Le temps viendra certainement où les États-Unis et leurs alliés européens dresseront le bilan des conséquences catastrophiques que leurs interventions anarchiques ont provoqué en différents endroits de la planète au cours des soixante dernières années. De la guerre d’Indochine à la guerre d’Afghanistan en passant par la guerre du Vietnam, la guerre d’Algérie, la guerre d’Irak et même la guerre de Libye – qui, elle, ne dit pas son nom –, la liste est longue, très longue même, des erreurs stratégiques qui ont enfermé les puissances occidentales dans l’impasse sans issue où elles se trouvent aujourd’hui. Lancées sous de nobles prétextes – l’instauration de l’État de droit, la lutte contre l’autoritarisme, la quête de la démocratie, la protection des droits de l’homme –, ces actions ont toutes débouché sur des violences extrêmes. Non seulement elles ont coûté la vie à des dizaines de millions d’êtres humains, mais encore elles ont provoqué des atrocités tout aussi graves que celles enregistrées durant les deux guerres mondiales, ont retardé de plusieurs décennies l’émergence des nations auxquelles elles étaient censées apporter le progrès, ont engendré des déséquilibres régionaux que nul ne sait corriger. Bref, loin d’apporter la paix et la sécurité aux peuples concernés, ces interventions aussi anarchiques que mal préparées et mal exécutées ont rendu instables des régions entières de la planète. Si les gouvernements des pays occidentaux étaient sages, ils tireraient les leçons des erreurs commises par ceux qui les ont précédés et dont ils ne sont nullement responsables. Mais les pesanteurs du pouvoir sont telles qu’aucun d’eux n’ose le faire, ce qui continue d’exposer le monde à des dérapages dangereux comme celui qui s’est produit récemment en Libye où la chute du colonel Kadhafi a déstabilisé l’immense région du Sahel, faisant de celle-ci une zone de non-droit où prolifèrent les trafics et les extrémismes en tout genre qui menacent l’Europe tout autant que l’Afrique subsaharienne. Dans un pareil contexte, deux mesures s’imposent de façon évidente. La première est la mise en place de dispositifs internationaux qui empêchent les grandes puissances d’agir comme bon leur semble sans tenir aucun compte de l’intérêt général. Cela ne peut se faire qu’en donnant aux peuples du tiers-monde les sièges de membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies qu’ils réclament en vain depuis plusieurs décennies. Alors en effet, et alors seulement, les « grands » cesseront de confondre leur intérêt propre avec celui de la communauté internationale ; alors, en effet, et alors seulement pourra-t-on empêcher la réédition des erreurs passées. La deuxième mesure, moins politique et plus subtile, serait de confier à ce qu’il est convenu d’appeler des think tanks, c’est-à-dire des groupes de réflexion internationaux, le soin d’établir le bilan exact des événements qui ont marqué les soixante dernières années à l’échelle du monde. La vision égoïste et autocentrée du monde qui a conduit les puissances occidentales à commettre les erreurs que nous dénonçons ici ne changera, en effet, que lorsque les Africains, les Latino-Américains, les Asiatiques seront associés à une réflexion d’ensemble permettant de tirer les leçons de ce passé dramatique. Il est peu probable que les pays occidentaux, englués dans leur conviction de détenir la vérité, soient capables d’initier de tels débats. C’est donc bien au monde émergent, et tout particulièrement à l’Afrique, que revient cette tâche historique. Est-il absurde d’imaginer que Brazzaville, placée comme elle l’est au cœur de l’Afrique, en soit le moteur ? Jean-Paul Pigasse Edition:Édition Quotidienne (DB) |