"Le feuilleton de Brazzaville". Acte 2. Bien tendre l'oreille

Samedi 8 Juin 2019 - 13:09

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Sous d’autres cieux, on parlerait de bistrot ou de maquis. A Brazzaville, les termes consacrés, dérivés du lingala, sont ekàlà et nganda, familiers pour désigner les bouis-bouis, débits de boissons et autres boîtes qui ont toutes les apparences d’être la marque déposée de plusieurs villes africaines du sud du Sahara.

Ces dernières années, le nganda à la mode dans la capitale congolaise est appelé VIP, sigle en anglais pour Very important person (Personne très importante). Ces lieux couverts sont souvent dotés d’un petit minimum : climatisation, places assises plus ou moins convenables, même si tous ne peuvent justifier de cette qualité puisqu’il y en a où l’on ne peut vraiment pas se soulager dans de bonnes conditions. En raison des prix relevés qui y sont pratiqués, on suppose néanmoins que ceux qui les fréquentent sont un cran plus « nobles » que les assidus du plein air.

Que l’on fasse allusion à nganda ou à ekàlà, on touche dans tous les cas à des coins de distraction où se racontent des tas d’anecdotes, se déroulent des faits insolites, se montent des histoires, pour certaines, à dormir debout. Seule précaution d’usage : avoir l’ouïe suffisamment fine pour capter le message, car si elle n’est pas brouillée par les décibels du tourne-disque qui balance la musique, monté à son volume maximal, la voix de celui qui chuchote le bout de phrase à votre oreille est rauque, inaudible, rongée par on ne sait quelles épreuves de la vie. Peut-être par la cuite. Cela l’oblige, chaque fois qu’il vous répète un ragot, à la dégraisser au moyen d’un raclage sec, parfois tousseux, qui peut avoir le mérite de mobiliser encore un peu plus votre attention.

Votre partenaire est donc capable de vous raconter ce qu’il certifie avoir écouté dire, la veille, des malheurs d’un voisin qui serait toujours à couteaux tirés avec son épouse pour plusieurs raisons : jalousie, argent de la popote, frais d’écolage des enfants, fêtes d’anniversaires et de fin d’année. Et ceci et cela. Quand vous tentez de lui demander d’être plus précis, il peut subitement devenir évasif, aphone. Si vous insistez, il peut soit changer de sujet, soit allumer son smartphone pour vous montrer le dernier post d’un « indigné 240 et quelque » qui annonce la fin du monde pour demain. Ou une vidéo sur laquelle sont entassées des liasses de billets de banque attribuées à quelqu’un que vous ne connaissez même pas. Il vous explique la main sur le cœur que tout cela est vrai. Et encore !

Enfin, ne vidons pas si vite notre besace à anecdotes. Comme en toute chose, il vaut mieux toujours faire preuve de patience si l’on veut découvrir le pot aux roses. Il n’est donc pas lieu de confondre vitesse et précipitation. Doucement, donc, notre tour d’horizon de Brazza-la-verte. En restant tout yeux tout ouïe.

Jean Ayiya

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