Dominique Strauss-Kahn : "soutenir l’Afrique dans sa lutte contre le coronavirus"

Mardi 24 Mars 2020 - 17:15

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Face à la pandémie, partout dans le monde de Pékin à Washington, la riposte économique est engagée. Cet effort ne doit pas laisser l’Afrique dériver seule.

Le coronavirus va plonger le continent dans une dérive dont on ne mesure pas les conséquences. Pas assez de lits d'hôpitaux et de respirateurs, des médecins sous-payés et en nombre insuffisant, manque de services de base et parfois d'eau courante : alors que le virus a été détecté dans 43 pays d'Afrique subsaharienne, les professionnels de santé sont alarmistes. « Aucun pays au monde n'est vraiment préparé à cela, même ceux avec un système de santé d'habitude fonctionnel », expliquait hier à l’AFP le docteur Yusuf Tanko Sununu, à la tête du comité parlementaire pour la santé au Nigeria. « Et dans les pays pauvres, les hôpitaux font déjà face à de graves problèmes. »

Officiellement, le continent comptait lundi soir plus de 1.600 cas et une cinquantaine de décès. Des chiffres qui restent assez faibles par rapport au bilan mondial de la pandémie mais la progression du virus est rapide. Et partout en Afrique l’inquiétude grandit.

« Qu’il s’agisse d’un décalage dans la diffusion du virus ou d’une faiblesse du recensement, il est illusoire de croire que l’Afrique restera durablement à l’abri », alerte l’ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI), Dominique Strauss-Kahn, dans une tribune publiée par Jeune Afrique.

Faisant référence à l’épidémie d’Ebola en 2016, il rappelle combien la tension exercée par les épidémies sur un système de santé fragile peut être désastreuse. Or, le coronavirus frappe le continent à un moment où il est particulièrement vulnérable. Une vulnérabilité liée, rappelle-t-il, aux changements climatiques « que les pays industrialisés sont incapables de combattre » et aux situations budgétaires très tendues qui limitent les capacités de réponse à la crise. Les chiffres sont éloquents : Globalement, le ratio dette/PIB des économies sub-sahariennes est passé de 30% en 2012 à 95% fin 2019.

Parce que l’Afrique est particulièrement vulnérable, les conséquences économiques du Covid-19 risquent d’y être encore plus dévastatrices qu’ailleurs, estime Dominique Strauss-Kahn rappelant que dix-huit pays africains sont aujourd’hui en crise d’endettement ou en « grand risque de crise ». « Pour les pays producteurs de pétrole dont certains se relèvent à peine de l’effondrement des cours de 2014-2016, le choc peut être dramatique,» alerte l’ancien patron du FMI. Ajouté à la dégradation des services publics et des conditions de vie, aux fuites de capitaux, la crise sanitaire deviendra vite une crise humaine sans précédent qui jettera des centaines de milliers d’Africains sur tous les axes menant vers l’Europe.

Un scénario catastrophe multiforme que redoutent les Nations Unies. Déjà la semaine dernière, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) appelait les gouvernements d'Afrique subsaharienne à "se réveiller" et à se préparer "au pire" des scénarios.

« Une crise planétaire requiert une réponse planétaire »

Face à la pandémie, partout dans le monde de Pékin à Washington, la riposte économique est engagée. Mais « cet effort ne peut pas laisser l’Afrique de côté », alerte Dominique Strauss-Kahn pour qui une mesure au moins aussi ambitieuse que le Programme Pays Pauvres Très Endettés de 2005 doit être mis en œuvre rapidement et conduire à une annulation massive de la dette des pays les plus pauvres.

« Depuis la mise en œuvre de ce programme doublé en 2009 par les prêts à taux zéro du FMI, la croissance africaine a été forte, de l’ordre de 5% en moyenne malgré la crise pétrolière de 2014. » rappelle-t-il plaidant pour un programme d’allègement des dettes qui permettra de protéger les économies les plus fragiles déjà mises à mal par l’importance des dettes commerciales. « La communauté internationale doit envisager une émission massive de DTS* comme cela a été le cas en 2009. » Un appel selon l'économiste qui nécessite une coordination planétaire analogue à celle qui permit de surmonter la crise des subprimes en 2009.

Pour l’Afrique, estime-t-il, il faudra réunir autour d’un même compromis les leaders du continent, divers créanciers privés, les banques régionales, les institutions de Bretton Woods, le Club de Paris, la Chine et les philanthropes qui ont déjà appelé à créer des fonds dédiés à l’Afrique comme Jack Ma ou Mohamed Bouamatou.

« Une crise planétaire requiert une réponse planétaire ! » L’appel est lancé. Mais s’agissant de l’Afrique, l'Europe doit jouer un rôle particulier. Pour les Européens, met en garde Dominique Strauss-Kahn, tourner le dos à l'Afrique serait une tragédie humanitaire et marquerait un recul considérable dans la coopération entre les deux continents notamment sur les questions migratoires et la lutte contre le terrorisme. 

* DTS. Droits de Tirage Spéciaux. Instrument monétaire international créé par le FMI en 1969 pour compléter les réserves officielles existantes des pays membres.

« La population subsaharienne devrait augmenter d’un milliard d’individus d’ici 2050. La communauté internationale ne peut pas laisser le coronavirus, les égoïsmes nationaux et les guerres commerciales entre les puissants faire dérailler la croissance du continent. Le risque serait alors que la pauvreté et ses conséquences en termes de malnutrition, de santé et d’instabilité sociale soient à l’origine de plus de sinistres que le virus lui-même. »

 

Bénédicte de Capèle

Légendes et crédits photo : 

Dimanche 22 mars, du matériel médical -kits de test, masques et tenues de protection- offert par le milliardaire chinois Jack Ma a été livré à Addis Abeba et doit être réparti sur le continent (Twitter/Ethiopian Airlines)

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