Evocation: Antoine Moundanda ou la passion de la sanza

Jeudi 20 Juin 2019 - 21:07

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Le 2 avril 2012, Antoine Moundanda di Mawoono, qui fut comme Valmiki, le poète immortel/ Dont l’âme harmonieuse emplit l’ombre où nous sommes/ et ne se taira plus sur les lèvres des hommes, quittait cette terre des hommes pour goûter… au long repos / A l’ineffable paix où s’anéantit l’âme/ (…), /Au sublime sommeil sans rêve et sans moment, / Sur qui l’Oubli divin plane éternellement (1).

Je l’avais rencontré en octobre 1999, chez lui à son domicile de Brazzaville, à Ouenzé, en compagnie de sa jeune épouse. C’était quasiment treize ans avant que le Maître de l’univers n’accueille là-bas, dans des cieux cléments, l’âme du puissant chanteur de "Mabélé ya Pôhlo".

Né vers 1927 à Mantessa, village situé entre Kinkala et Mindouli, dans le département du Pool, Antoine Moundanda di Mawoono était de la race des grands créateurs, un self-made-man qui forgea la vie à la seule force de ses doigts. Elève-mécanicien, boy-chauffeur dès 1951, son destin d’écumeur des routes  de Gamboma, Abala, Okoyo, Kellé semblait quasiment tout tracé quand une rencontre fortuite avec un certain Albert Mampouya vint tout chambouler. Albert Mampouya était un virtuose d’un piano à lamelles local appelé « Likembé », « Ekyembé » ou encore « Sanza » ou « Esanza ».

De cette rencontre, il dira : « Albert Mampouya m’avait rendu fou du Likembé. Je suis subitement tombé fou amoureux de cet instrument. Exactement, comme une épouse abandonne son foyer conjugal pour un amant dont elle est tombée folle amoureuse. J’étais vraiment fou, fou de cet instrument que j’aimais par-dessus tout le reste. Je décidai de tout abandonné. Je rentrai au village où dans l’isolement, je passai des mois d’apprentissage du Likembé. Je dois avouer que mes années 1951 et 1952 furent consacrées à la perfection de mon jeu du Likembé. En 1953, j’étais prêt à affronter le public ».

En fait, pour le jeune boy-chauffeur, sa passion de la sanza s’expliquait tant pour son admiration pour le virtuose Mampouya que pour l’admiration qu’il vouait à la star musicale de l’époque, Pôhlo (Paul) Kamba dont la disparition, en 1950, en pleine maturité de son art, n’avait pas éteint le souvenir. Moundanda n’avait pas connu Pôhlo Kamba personnellement. Ils ne s’étaient jamais rencontrés. Les autographes n’existaient pas. A la Grande Ecole de Poto-Poto, tribune des manifestations populaires, le tout Brazza et le tout Kinshasa affluaient au show Pôhlo Kamba. Et ce n’était que pendant ces instants de communion entre la star et son public que le jeune Antoine repartait à la maison fier d’avoir vu se produire son idole.

La mise à jour du lien mystique que le jeune joueur du Likembé avait tissé avec son icône disparue produira un tremblement de terre sur les deux rives du grand fleuve. En effet, le 18 avril 1953, il signait à Kinshasa un véritable coup de maître dans le studio Ngoma appartenant à un Grec. Le tube "Mabélé ya Pôhlo" fut un coup de tonnerre dans le monde musical des deux rives du Pool Malebo. Tout était nouveau dans cette chanson. La passion qui consumait Moundanda avait éclaté en plein jour. Et d’abord son infinie reconnaissance pour son idole Paul Kamba dont la chanson était un vibrant hommage populaire jamais rendu à une vedette de variété jusqu’à ce jour. L’orchestration où le lead sonore du Likembé emportait l’admiration des connaisseurs et avait achevé de faire de "Mabélé ya Pôhlo" (la patrie de Paul) le single de toute l’année 1953.

Naturellement, coup d’essai valant coup de maître, on fut tout yeux tout sourire pour le sacré auteur de cet exploit. Consacré, adulé, réclamé, une étoile était née. Le jeune adulte de Mantessa, qui intriguait les villageois et essuyait parfois leur raillerie dans son obstination d’apprendre la sanza et d’aller se mesurer aux géants de la musique de Kinshasa et Brazzaville, tenait sa revanche.

En 1954, le public en était encore à fredonner le fameux "Mabélé ya Pôhlo" que Moundanda frappa de nouveau ! Inspiré et orchestré de la même veine que le premier tube, ce nouveau succès intitulé "Zila ya Ndolo" (l’impasse de Ndolo) consacra définitivement Antoine Moundanda au panthéon musical des deux rives du fleuve Congo. Le musicien apparut dès lors comme l’héritier spirituel incontesté et incontestable de son illustre aîné, le fondateur avec Wendo Kolossoy de la musique des deux rives du Pool Malebo, Paul Kamba. Il est tout spécial de noter que Moundanda fut non seulement le continuateur de l’œuvre de Paul Kamba, mais également un novateur. On lui doit notamment d’avoir inséré le piano à lamelles dans sa musique. Sa thématique aussi sortait de l’ordinaire, des sentiers battus. Cette thématique était proche des chansons du répertoire traditionnel européen où l’on se réunit autour d’un incantateur.

Connu de la scène mondiale, de l’Afrique à l’Asie en passant par les pays du bassin des Caraïbes, Antoine Moundanda, respectueusement appelé des siens par Tâ di Mawoono (le père di Mawoono), est avec Paul Kamba, le collectif « Les Bantous de la capitale » et Franklin Boukaka, les seuls quatre maîtres de la  musique congolaise produite sur la rive droite du Congo jusqu’à ce jour.

 

 

François-Ikkiya Onday-Akiera

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