Interview : Georges Mabona : « Il ne faut pas avoir peur de sa propre histoire »

Vendredi 23 Octobre 2020 - 13:00

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Le 27 octobre, la capitale du Congo célèbrera le 80e anniversaire du Manifeste de Brazzaville, lancé par le général de Gaulle le 27 octobre 1940. Les Dépêches de Brazzaville ont rencontré Georges Mabona, auteur du livre Ma passion pour Sainte-Anne-du-Congo, une basilique du souvenir, qui a vécu ces événements avec ses parents tantôt à Poto-Poto  tantôt au village Nkonda sur le fleuve Congo, d’où il a vu passer des convois des militaires sur les bateaux « Alphonse Fondère et William Guynet », en partance pour Bangui, Fort-Lamy, Faya-Largeau, et les lointains fronts de Koufra, Mourzouk, la Tripolitaine au sein de la colonne Leclerc puis  la 2ième DB.

Les Dépêches de Brazzaville (L.D.B.) : Vous avez publié en 2016 Ma passion pour Sainte-Anne-du-Congo, une basilique du souvenir. Parlez-vous de vous-même dans ce livre ou partagez-vous une histoire à laquelle beaucoup de gens de votre génération peuvent s’identifier ?

Georges Mabona (G.M.) : Ce récit relate ce que j’ai vu dans mon enfance et dans ma jeunesse. La genèse de Sainte-Anne coïncide avec le début de la guerre en Europe. À cette époque, l’église missionnaire dépendait exclusivement du Vatican et des bienfaiteurs européens, pour le financement de ses œuvres, identifiées comme contribuant à la propagation de la foi. Il se trouve qu’en cette période de guerre, où ces sources avaient tari, Sainte-Anne a connu une autre histoire, qui a directement impacté sur la population et la jeunesse de Poto-Poto au point de faire de ce projet d’église, leur propre projet.

Tout commence en 1937, Brazzaville n’avait qu’un seul lieu de culte, la cathédrale Sacré Cœur. Monseigneur Paul Biéchy, vicaire apostolique de Brazzaville, décide de décentraliser en créant des églises au centre des communes de Bacongo et de Poto-Poto. Pas de problème pour Bacongo où le curé est installé à Saint-François d’Assise au Plateau des 15 ans.

Pour ce qui est de Poto-Poto, il se pose un certain nombre de préalables, dont la recherche d’un terrain suffisamment grand pour contenir : une église, un presbytère, des salles polyvalentes, un terrain de foot-ball etc. Un autre préalable est le financement. Comment financer tous ces projets ? Nous sommes en 1939 et l’Europe est en guerre.

Le Financement

Pour le financement du projet, le père Nicolas Moysan et son vicaire Charles Lecomte se tournent entre autres vers la population de Poto-Poto. Le Père Moysan initie l’opération 5 francs (opération pata pata). Tantôt à pied, tantôt à bicyclette, le père Nicolas Moysan sillonne Poto-Poto rue par rue, case par case, pour solliciter à chaque adulte 5 francs pour Sainte-Anne, peu importe les croyances religieuses de l’habitant. Musulman, protestant, ou athée, l’essentiel était de verser l’obole de 5 francs pour Sainte-Anne.

Pour sa part, le père Charles Lecomte avait fait de la chorale de Poto-Poto fondée en 1936 la célèbre chorale de Petits chanteurs à la Croix d’Ebène, qui deviendra plus tard, la chorale des Piroguiers. Les Petits chanteurs à la Croix d’Ebène donnaient des concerts payants bien appréciés par le public européen, à la Maison de l’Alliance Française, actuel CFRAD à Brazzaville et dans les salles de Léopoldville au profit de Sainte-Anne.

C’est ainsi que Poto-Poto et sa jeunesse ont contribué dès l’origine à la réalisation des projets de la paroisse. Cet effort se poursuivra après l’inauguration du stade par l’organisation des manifestations sportives qui attiraient les populations et contribuaient indirectement au financement des travaux de Sainte-Anne.

Mon deuxième lien, personnel cette fois avec Sainte-Anne, était la présence sur le chantier des personnes connues ; l’oncle Gabriel Engoti Onzembè maître-maçon de son état, Nicolas Iwandza ouvrier maçon, sans compter d’autres personnes connues comme Ekangabéka le forgeron qui, avec son patron Golliard, a réalisé les couteaux de jet, décorant la tribune de Sainte-Anne. Grand chantier en plein Poto-Poto, Sainte-Anne est le bébé que Poto-Poto a vu naitre et porté à bout de bras.

L.D.B. : L’église Sainte-Anne, la maison commune de Poto-Poto et le presbytère sont toujours en bon état de fonctionnement mais le stade Félix-Eboué et le monument de l’ex-gouverneur général de l’Afrique équatoriale française (AEF) tombent en ruine et ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. N’est-ce pas une preuve de désintérêt de la communauté nationale pour certains symboles coloniaux ?

 G.M. : Non, bien au contraire. Je ne suis pas d’accord. Les gouvernements congolais et français ont beaucoup fait et continuent à faire pour ces édifices.

Voyez Sainte-Anne, c’est le président Denis Sassou N'Guesso et le gouvernement qui l'ont achevé en élevant la flèche en 2011. Pour la bonne exécution des travaux, la coopération française avait mis à disposition, M. Pierre Antoine Gatier, architecte en chef des Monuments historiques. De même, le gouvernement français et l’église de France avaient, pour leur part, contribué au financement desdits travaux.

L’exemple du stade Eboué :

- Pour le 40e anniversaire de son inauguration le 29 janvier 1944, la coopération française avait annoncé le 3 Juin 1997 une subvention de 550 millions pour sa réhabilitation. Le 5 juin 1997 éclatait la guerre civile qui bien entendu annulait le projet.

- Le 6 octobre 2000, la coopération française et la République du Congo signaient un autre protocole de financement des travaux de réhabilitation du stade Eboué d’un montant de 736.800.000 francs.

- Le 8 février 2002, le président Denis Sassou N'Guesso donnait le premier coup de pioche desdits travaux.

La dégradation du stade Eboué

En fait la dégradation du stade Eboué provient d’une mauvaise interconnexion des travaux de deux chantiers. Il s’agit des travaux du stade et ceux du l’évacuateur qui, partant de la voie ferrée passe sous les bâtiments et installations de la Société énergie du Congo pour rejoindre la rivière Mfoa derrière le poste de police de la Coupole. Le point d’attente de la jonction de cet ouvrage est plus haut que l’évacuateur qui vient du stade, provoquant ainsi un reflux vers les vestiaires du stade, et la dégradation de l’ensemble de l’ouvrage.

À ce problème technique s’ajoute les actes de vandalisme. Des inciviques se font un malin plaisir à démolir les gargouilles qui décorent et évacuent les eaux de l’entrée de la tribune. Installées en 1943, ces gargouilles sont les œuvres de l’artiste Benoit Konongo. Le stade Eboué est le seul édifice en Afrique centrale équipé de gargouilles.  C’est un patrimoine culturel que l’on casse au su et au vu de tous.

L.D.B. : Des voix s’élèvent contre la célébration des 80 ans de la venue du général de Gaulle à Brazzaville et du ralliement des pays de l’A.E.F.  à la France pendant la Seconde Guerre mondiale. Elles pointent une nostalgie du régime colonial alors que de nombreux pays africains, dont le Congo, célèbrent les 60 ans de leur souveraineté nationale. Quelle est votre opinion dans ce débat ?

G.M. : Mon opinion est très simple. Je crois qu’il ne faut pas avoir peur de l’histoire. Tout ne part pas des indépendances. Avant les indépendances il y a eu la colonisation, il y a eu les épisodes de la Première Guerre mondiale que nous avons subie le long de la Sangha, de l’embouchure du Congo et la Sangha au Cameroun. Il y a eu la Seconde Guerre mondiale 1939-1945, que nous commémorons effectivement, et qui a abouti à la Conférence de Brazzaville, et la première phase de la gestion de nos affaires intérieures avec les droits de vote, des assemblées locales et fédérales, des représentants à l’Assemblé nationale française, au Sénat, au Conseil économique et social etc., avant l’autonomie interne, la Communauté et les indépendances, le tout en 15 ans (1945 – 1960).

L’histoire reste l’histoire, il faut la raconter telle qu’elle s’est déroulée car on ne peut pas envisager l’avenir en ignorant le passé. C’est la somme de tous ces événements qui font du Congo ce qu’il est aujourd’hui.

Propos recueillis par Bruno Okokana et Merveille Atipo

Légendes et crédits photo : 

Georges Mabona répondant aux questions des Dépêches de Brazzaville (crédit photo/ ADIAC)

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