Interview. Otis N’goma : « Cette trêve sanitaire est une opportunité pour réinventer un autre modèle de gestion du sport congolais… »

Dimanche 19 Avril 2020 - 10:15

Abonnez-vous

  • Augmenter
  • Normal

Current Size: 100%

Version imprimableEnvoyer par courriel

Entraineur de football et chercheur dans le domaine des sports, Otis N’goma Kondi, a, au cours d’un entretien exclusif, évoqué l’impact de la trêve sanitaire due à la pandémie du Covid-19 sur l’évolution du football. Cette maladie, partie de la ville de Wuhan en Chine il y a moins de trois mois, dévaste le monde. 

Le Courrier de Kinshasa : Les activités du sport en général sont à l’arrêt depuis plus d’un mois dans le cadre de la lutte contre la pandémie du Covid-19. Cette situation va certainement affecter l’évolution du football en particulier ?

Otis N’goma Kondi : Dans cette crise sanitaire sans précédent que traverse l’humanité, il est difficile de répondre de manière objective à cette question compte tenu des incertitudes qui subsistent à ce fléau. Néanmoins, avant de partager mon sentiment quant à l’impact et à la projection post pandémie de différentes compétitions, je veux avant tout rendre un vibrant hommage au courage et abnégation des personnels soignants et tous ces métiers qui sonten première ligne pour lutter contre le coronavirus au pays et à travers le monde. Et je pense particulièrement aussi à mon épouse, Audrey N’goma Brisson, cadre de santé d’un cabinet d’infirmières libérales spécialisées dans la prise en charge pôle dermatologie générale, inflammatoire et auto-immune à Valenciennes en France. Dans ce contexte si particulier, où le monde entier est touché, voire meurtri, la priorité du moment reste l’état sanitaire, avec comme objectif final l’arrêt de la propagation de la maladie, davantage que des interrogations sur un avenir sportif incertain àl’heure actuelle.

LCK : Avec l’arrêt obligatoire et systématique des compétitions, quid de l’impact de cette suspension ?

ONK : Du moment où toute l’industrie sportive mondiale qui est frappée de plein fouet, forcément les conséquences sont multiples. Il y a en premier lieu l’impact psychologique de l’athlète. La détresse psychologique est un facteur de stress qui touche toute la population sportive. Garder une forme physique dans une période de restriction où les entraînements collectifs et les compétitions sont annulées n’est pas de tout repos pour les athlètes.

Ils se voient contraints d’adapter une pratique loin des clubs et sans coaching, créant une incertitude anxiogène d’une maladie non maîtrisée aujourd’hui. Depuis l’entrée en vigueur de cette trêve sanitaire, les staffs des clubs ont tracé des programmes individuels avec des fiches permettant aux joueurs de s’exercer en solo. Mais cela s’avère malheureusement obsolète, compte tenu de l’arrêt qui dépasse en ce jour la durée prévue par les bases physiologiques visant à l’entretien et l’amélioration des performances sportives.

Autre difficulté, les entraînements individuels, avec exercices réalisables à domicile, ne peuvent pas remplacer les séances collectives où règnent une motivation différente. Donc, suite à un moral affaibli, c’est très difficile de maintenir le niveau élevé de concentration.

LCK : Ne peut-on pas craindre des conséquences physiques en cas d’une éventuelle reprise d’entrainement ?

ONK : Au haut niveau, le sport se caractérise par un entraînement régulier. Or, un mois de repos induit à une désadaptation, entraînant une perte de rythme et baisse de performance motrice chez les athlètes de haut niveau. Cette reprise serait un vrai casse-tête chinois qui appelle la prudence, tant des questions qui restent encore en suspens : de combien de temps les athlètes auront-ils besoin pour retrouver le niveau optimal sans risque de blessures lorsque l’on considère que l’activité physique induit à une importante concentration de la ventilation pulmonaire ? Et c’est déjà très complexe de différencier un athlète sain et un athlète infecté asymptomatique à titre préventif.

Hormis la transmission de la maladie par contacts rapprochés, un entraînement intensif et prolongé en endurance et en résistance provoquerait une diminution des défenses immunitaires, ce qui accélérait des problèmes cardiaques chez les asymptomatiques. Prendre des décisions empressées et fermes pour une reprise des compétitions avec méconnaissance de la maladie va sérieusement mettre la vie des athlètes en péril.

LCK : Que suggérez-vous aux éducateurs et staffs techniques des clubs ?

ONK : L’arrêt ne pourra qu’être été néfaste pour les athlètes. Et malheureusement, la reprise ne peut que se faire jusqu’à ce que les conditions sanitaires permettent un retour sans risque. Un conseil à donner aux éducateurs et staffs techniques des clubs, ils doivent s’attendre à refaire une préparation foncière de début de saison estivale, avec l’aide des tests physiologiques qui permettront de bien périodiser le travail sans casse et éviter un surentraînement synonyme des pépins physiques.

LCK : L’on ne peut pas ne pas évoquer des conséquences économiques sur les structures sportives, notamment les clubs de football au pays, déjà empêtrés dans des difficultés financières innommables…

ONK : Reprendre les compétitions comme hypothèse nous renvoie à une prise de conscience des conséquences économiques et sociales que subiront l’ensemble de nos associations sportives déjà en très grande difficulté. L’avenir économique est déjà au cœur des échanges, et des inquiétudes grandissent dans le chef des dirigeants des clubs. On s’interroge : dans ce contexte fragile et sans plan socio-économique de nos clubs sportifs, quel mécanisme de compensation que les ligues, les fédérations et le Comité olympique mettront en place afin de venir en aide aux clubs déjà en perte de vitesse depuis le démarrage de la saison en cours ? Et dans le cas échéant, doivent-ils s’orienter nécessairement et davantage vers leurs compagnies d’assurances ? ce sont là des préoccupations cruciales de notre football.

LCK : Mais au sortir de cette situation, quelle pourrait être la politique à adopter pour les clubs dont certains ont même écopé des forfaits en début de saison à cause des difficultés budgétaires ?

ONK : Dans ce contexte fragile, cette crise sanitaire est une opportunité, me semble-t-il, pour réfléchir sur une vraie loi sportive et réinventer un autre modèle de gestion, de développement et d’accompagnement du sport congolais. En lieu et place de ne porter les regards que sur la performance pendant que la moitié des associations sont dans l’incapacité à couvrir l’ensemble des charges salariales de leurs athlètes et personnels, il serait judicieux dans cet épisode si particulier que le mouvement sportif capitalise ce moment pour pousser profondément une réflexion tournée vers le progrès et l’autonomie des clubs.

 En RDC, l’équipe de la riposte craint une augmentation des cas dans un avenir proche. Votre déclaration face à cette situation sanitaire plus que préoccupante ?

ONK : Pour gagner ce fléau, le plus à craindre n’est pas le coronavirus, mais le cœur de l’homme irrespectueux des décisions scientifiques et de l’Etat. Mon message à la population sédentaire et sportive est à la foi civique et sanitaire, parce qu’aucun de nous ne serait en sécurité tant que nous boycotterons la discipline imposée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’équipe de la riposte et le Gouvernement. Devant le manque de respect des mesures, à savoir le confinement, la distanciation sociale et les mises en place sanitaires, nous ne retrouverons peut-être jamais le chemin desinfrastructures sportives. Face à l’ignorance, j’en appelle à la conscience, à l’esprit d’équipe, aux respects des consignes, des gestes barrières et des valeurs sportives afin de sortir rapidement de cette trêve interminable et permettre la reprise des compétitions. Restez chez vous, mais restez aussi avec nous, protégez-vous et aussi protéger les autres.

Martin Enyimo

Légendes et crédits photo : 

Otis N'goma Kondi.

Notification: 

Non