Musique : Yoka Lye se souvient de Papa Wemba 4 ans après sa mort

Vendredi 1 Mai 2020 - 10:38

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Le 24 avril 2020, le roi de la rumba Papa Wemba a totalisé quatre ans dans l’au-delà. Tombé comme un soldat au champ de bataille, le chanteur est décédé sur scène au Festival d’Anoumabo à Abidjan en Côte d’Ivoire. Quatre ans après sa disparition, les Congolais se sont souvenus de lui.

Homme de culture, le professeur André Yoka Lye Mudaba lui a rendu un hommage à travers une tribune exceptionnelle. Le directeur général de l’Insitut national des arts de Kinshasa (Ina) et membre du Comité de suivi du label « Kinshasa ville créative en musique », débute sa tribune par ceci : « Voilà quatre ans que mourait Jules ShunguWembadio, alias Papa Wemba, l’une des idoles fameuses et passablement sulfureuses de la rumba congolaise. Papa Wemba est mort, comme on sait, dans des conditions héroïques : à Abidjan au Festival des Musiques Urbaines, sur scène et les «armes à la main», pour ainsi dire, tel un vrai combattant des arts et de la culture du Congo. L’artiste est mort comme il a vécu : en héros de légende ».

Evoquant le succès de Papa Wemba, le professeur André Yoka écrit : « Avant tout, me semble-t-il, son succès et sa popularité sont peut-être dus à l’auto-construction d’un culte de la personnalité savamment orchestré. En effet, Papa Wemba, c’est d’abord la « jactance », comme disent les Kinois, c’est-à-dire « ngenge », c’est-à-dire un mélange d’aplomb et de séduction exhibés. Cette jactance s’est essentiellement exprimée sur deux plans : d’abord par une construction utopique (au sens premier du terme), le « Village Molokai »; ensuite par une mise en scène époustouflante avec une dévotion au vêtement, au « look ». Molokai, pour les Kinois de mon âge, c’est l’évocation d’un vieux film des années 50 qui a fait la joie de notre jeunesse, « Le Père Damien et les lépreux de Molokai » (Molokai étant une des îles perdues en Polynésie)».

Il poursuit son exercice explicatif du succès de l’artiste : « En pleine dynamique de l’Authenticité prônée par le régime Mobutu, et comme pour le prendre au mot, voilà Papa Wemba autoproclamé chef coutumier de Molokai, ramenant ainsi de la Polynésie le village imaginaire des miséreux jusqu’à Matonge, la « capitale des plaisirs, la capitale de la capitale» ; là, en plein Matonge, il fabrique de toutes pièces un acronyme inédit, génial, fictionnel, à partir des bribes de noms empruntés à des rues contiguës élevées au rang d’entités fédérées de son « royaume », à savoir : Masi-Manimba, Oshwe, Lokolama, Kanda-Kanda, Inzia (en sigle Molokai). La jactance s’est exprimée également sur le plan de la sape. Sape vestimentaire, autrement dit « Société des ambianceurs et des personnes Elégantes », autrement dit « religion kitendi », mais aussi sape verbale et quelque peu baroque et énigmatique (« kaokokokorobo », « chance elokopamba », « fulangenge », truculence de nombreux sobriquets…), elle a été, cette sape, à la base d’une controverse et de polémiques tendues sur le thème du culte de la personnalité, du culte de l’accessoire, voire du culte de l’excentricité et du bling-bling ».

Evoquant le talent musical de Papa Wemba, le professeur YokaLye affirme : « Papa Wemba est une abeille butineuse, c’est-à-dire, à la fois entreprenante, travailleuse, appliquée, mais surtout grappilleuse et dotée d’une belle force d’adaptation et d’assimilation. N’a-t-il pas tout tenté tout ? N’a-t-il pas tenté tous autour de lui : Zaiko et Viva-la-Musica évidemment, Tabu Ley, Lutumba, Koffi, Pascal Phoba, Lokwa Kanza, Goubald, l’orchestre expérimental de l’INA ; mais aussi à l’étranger : Peter Gabriel, Africando, Youssou N’Dour, Angélique Kidjo, Aretha Franklin, Nana Kouyate, Salif Keita, Aragon de Cuba, etc. On a oublié par ailleurs que Papa Wemba a flirté avec la peinture, avec le cinéma ou avec le théâtre (nous avons conçu ensemble un projet « Antigone» d’Anouilh avec Luboya, Clovis Kabambi, Goubald et Ndundu ; Wemba acceptant de jouer le rôle de Créon) ».

Wemba dans la ligné des pionniers de la rumba…

Pour le professeur Yoka, Papa Wemba appartient à une filiation, celle qui a universalisé la rumba congolaise à partir de Joseph Kabasele puis des autres épigones. Il existe finalement plusieurs princes et plusieurs rois de plusieurs rumbas, avec toujours néanmoins un dénominateur commun : la mesure binaire à 2 ou à 4 temps, le texte responsorial, sur une harmonie suave et un « seben » entraînant. Mais aussi des pionniers respectifs, respectables et respectés par l’histoire : Kabasele l’architecte émérite de l’édifice orchestral moderne, Franco « Epanza-Makita » (« le trublion dévastateur »), Tabu Ley l’orpailleur et l’orfèvre, Sam Mangwana, Mujos, Kwamy, Madilu, Mayaula, Jo Mpoyi, Josky, Dalienst : des compositeurs et des interprètes de charme ; Essous ou Nino Malapet des hommes-orchestres. Ont été ou sont aujourd’hui de cette veine de la rumba soft et glamour : Tony Dee, BimiOmbale, Koffi, Karmapa, Fally, Ferre Gola, Goubald, Lucie Eyenga, Mpongo Love, Mbilia Bell, TchalaMuana, Petit Wendo, etc. Bref, il s’agit là de filiations esthétiques multiformes plutôt que de séquences ou de ruptures générationnelles.

« En ce qui concerne Wemba, il a eu dans la rumba, un parcours d’enfant prodige, d’enfant prodigue, parce que le style Zaïko/Viva en rupture avec la rumba de Kallé ou de Rochereau a été mis à l’épreuve de la «World Music », pour se transformer, dans la dernière moitié de sa carrière, en ‘rumba-rock’, mélange de musique « typique » et d’accents syncrétiques glanés ici et là sur la planète, mais avec des fortunes diverses. », fait-il observer.

Martin Enyimo

Légendes et crédits photo : 

Le professeur André Yoka Lye s'est souvenu de Papa Wemba

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