Afrique: la transmission de l'histoire aux jeunes passe par l'école

Mercredi 26 Décembre 2018 - 12:29

Abonnez-vous

  • Augmenter
  • Normal

Current Size: 100%

Version imprimableEnvoyer par courriel

L'affirmation est de Arnold Sosthene Meboma, doctorant à l'Université de Génève, dans The Conversation.

La transmission de l'histoire africaine aux jeunes générations passe par l'école. Elle doit se faire "contre les préjugés et les assignations mais aussi contre les contre-discours qui parfois n’en sont pas moins prescriptifs. Déconstruire les stéréotypes d’une Afrique sans histoire ne devrait pas mener à construire d’autres préjugés dits afrocentristes", a soutenu Arnold Sosthene Meboma.

Dans ses réflexions qui ont animé l'histoire des idées pendant deux siècles, Friedrich Hegel a propagé l'idée selon laquelle '' l’Afrique n’a pas d’histoire et qu'elle n'avait non plus de conscience extérieure objective donnant lieu à l’universalité''. Ce qui a donné lieu à ce que Cheikh Anta Diop a appelé la '' falsification consciente de l’histoire africaine'' : une sorte de déni systématique de l’apport de la civilisation ''nègre''. La pensée de Friedrich Hegel a ouvert la voie à une controverse historique majeure chez les Africanistes. Ces derniers ont proposé, à leur tour, d'autres grilles d’analyse visant à mettre fin à l'occultation de l’histoire africaine.

L'origine nègre de la civilisation égyptienne  sera farouchement contestée dans les années 1960. Parrainé par l'Unesco, le colloque international du Caire de 1974 va amener des archéologues africains à confronter leurs recherches avec celles de leurs homologues européens et américains qu’enfin l’égyptologie se réconcilie ''avec l’Afrique ''. L'Afrique sera reconnue comme le ''berceau de l'humanité'' à travers la découverte des vestiges humains les plus anciens, un âge d’or dans l’Afrique noire à contre-courant du Moyen Âge européen.

Plus proche de nous, le discours du président français, Nicolas Sarkozy à Dakar, en 2007. Quelques historiens, Jean‑Pierre Chrétien, Adame Ba Konaré, Makhily Gassama... ont montré '' l’absurdité scientifique et les motifs de la survivance'' d’une conception européocentriste ; éclairé '' le président Sarkozy et le grand public sur la réalité de l’histoire africaine'' ; mis en relief les véritables défis qui interpellent l’Afrique d’aujourd’hui et de demain, notamment de "désencombrer l’histoire de l’Afrique", comme aime à dire l’historien et archéologue François-Xavier Fauvelle, titulaire d'une chaire pérenne consacrée à l'Afrique au Collège de France. Cette nouvelle écriture poursuit un projet initié dès les indépendances, notamment celui de définir la '' place de l’histoire dans la société africaine'', pour citer Joseph Ki-Zerbo. Ces réflexions interrogent la fonction véritable de l’histoire et ses répercussions profondes sur l’imaginaire et l’univers mental des Africains, en réponse à ce que le philosophe Anatole Fogou appelle '' l’histoire chaotique ''. En effet, cette dernière a longtemps été une histoire imposée, fragmentée et tragique tendant à reléguer les ''dominés africains'' à des êtres dont le seul objectif est la survie face à la misère.

Avec l’appui de l’Unesco et de son Histoire générale de l’Afrique (huit volumes aujourd’hui), un nouveau rapport à l’histoire voit ainsi le jour. Il se traduit en deux points : un nouveau regard sur les faits, une nouvelle conception de l’histoire et de son rôle dans la société. Ces idées visent concrètement le développement d’une conscience historique du continent. Cheikh Anta Diop, dans son ''traité d’histoire'', proposait déjà à la fin des années 1960, la création d’une conscience panafricaine qui passe par la restauration de la mémoire collective et la rectification des vérités historiques falsifiées au fil du temps. Pour cheikh Anta Diop, il ne peut y avoir de devenir africain sans forger une conscience historique forte, ciment pour une meilleure intégration sociale africaine. Grâce à ses travaux, de nombreux historiens africanistes ont contribué à faire découvrir une histoire de l’Afrique jusque-là méconnue et/ou occultée. Des penseurs et intellectuels de l’Afrique tels qu’Achille Mbembe permettent aujourd’hui de construire une nouvelle conscience historique.

Au-delà de la production du savoir, la réflexion sur l’apprentissage de l’histoire africaine mobilise. On pense à l’appel à '' l’africanisation des programmes d’histoire'' de Joseph Ki-Zerbo dès 1968. L’idée étant de rompre avec des programmes calqués sur ceux des ex-métropoles qui ne correspondaient pas à l’exigence d’exhumer une identité occultée par plusieurs siècles de domination. Certains enseignants critiques, comme Laurence de Cock, invitent à se défaire des prescriptions politiques débouchant sur une '' vision rétrograde de l’histoire'' dans les programmes scolaires. L’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch lui trouve la faiblesse d’être '' malheureusement mal diffusée et peu connue''. La question est de savoir comment vulgariser une histoire mise à mal et en cours de restitution. Cibler les jeunes générations, dès le bas âge, et donner lieu à une autre vision unilatérale de l’Afrique. Réfléchissant à la transmission de l’histoire, l’historien Charles Heimberg propose la didactique. Il s’agit de transposer les savoirs savants en des savoirs accessibles à tous en conceptualisant l’exercice de la pensée historienne en classe. Si l’Afrique a fait preuve de grandeur dans le passé, y a-t-il des éléments de cette grandeur qui ont perduré ? Pourquoi parler de déclin ? Qu’est-ce qui a changé ? Quelles en sont les conséquences aujourd’hui ? L’idée est également de forger chez les élèves un sens critique contre les préjugés et les assignations mais aussi contre les contre-discours; déconstruire les stéréotypes d’une Afrique sans histoire ne devrait pas mener à construire d’autres préjugés dits afrocentristes. L’apprentissage de l’histoire précoloniale et coloniale de l’Afrique ne devrait pas viser des assignations identitaires et nationalistes dans lesquelles les individus et les sociétés se renfermeraient. Pour cela, des recherches empiriques sont nécessaires. Il est important que le champ scientifique novateur de la didactique de l’histoire prenne son envol en Afrique à côté de la production historique qui fait déjà son chemin depuis les indépendances.

Noël N'dong

Notification: 

Non