Publication : l'ambassadeur d'Italie au Congo consigne ses souvenirs dans "Les dimanches de Brazza"

Samedi 16 Août 2014 - 10:30

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Trois années de vie à Brazzaville ont marqué le diplomate italien qui, dans ses déplacements personnels, sortant du cadre officiel, a appris à aimer la capitale du Congo : "Dans des pays plus au nord, on est renfermé dans des maisons. Il y a pas beaucoup de choses qui se passent dans la rue ici", reconnaît Nicolò Tassoni Estense qui ne cache pas sa passion pour la chose culturelle. L'ouvrage, un assemblage d'images, est à prendre comme "un carnet de voyage immobile". Il est publié aux éditions Les Manguiers et Artesampa en Italie. Abordé par notre rédaction, c'est avec bonheur que l'ambassadeur d'Italie au Congo commente son ouvrage et nous livre son regard d'étranger sur Brazzaville.

Les Dépêches de Brazzaville : Dans ce livre, il est question de Brazzaville dont vous brossez un portrait subjectif. De quelle manière avez-vous commencé à écrire sur elle et au regard de vos fonctions, comment avez-vous mené le travail d'écriture et les esquisses que comprend ce livre ?

NTE : Dans ce livre, je parle de Brazzaville au quotidien. Je présente ou je témoigne de ce que j’ai vu dans mes déplacements non officiels, où j’ai découvert des quartiers, des endroits spécifiques de cette ville. Il s’agit de marchés, des gens communs, des vieilles maisons qui sont encore là : c’est un peu cet esprit de la ville que j’ai essayé de capter à travers ces images.

Mon intérêt sur le sujet a commencé comme un jeu avec ma fille. Je lui avais donné un travail d’images à faire sur Brazzaville. Elle a commencé avant de devenir un peu distraite. Mais moi, ça m’a un peu passionné en voyant les dessins et j’ai continué tout seul. J’avais une contrainte : j’aurais tant aimé faire plus de dessins, des vrais, en croquant à partir d’endroits fixes. Mais cela aurait été difficile, et cela aurait attiré l’attention. Embarrassant aussi de voir un « mundélé » en train de dessiner (rires). J’ai fait de tous petits croquis que l’on retrouve dans ce livre d’images mais la majeure partie, ce sont des clichés volants, pris avec mon portable. Cela m’a servi de repères et d'aide-mémoire pour que je travaille tranquillement à la maison en les croisant. Le rendu donne l’idée de Brazzaville, mais il est vrai que j’aurais aimé réellement présenter mes propres dessins sur le sujet.

Puis, c’est devenu une passionné qui m’a permis de m’attacher à ce pays où je viens de passer trois ans. Je ne prétends pas être un grand connaisseur de Brazzaville, mais je me suis passionné de ce qui se passait autour de moi. De ce qui pulse les gens : couleurs, ambiance de la musique. J’avais envie en quelque sorte de le raconter. C’est aussi une façon de sortir du contexte officiel, de la fonction, et de rentrer plutôt dans l’idée d’être en communication avec cette ville qui m’a hébergé pendant trois ans.

LDB : Le mois de juillet a été intense en travail avec la visite du Premier ministre Italien Matteo Renzi à Brazzaville. La parution de ce livre semble dire que Brazzaville vous a énormément inspirée, tant sur le plan personnel que professionnel...

NTE : De cette troisième année de mon séjour ici, il y a eu beaucoup d’avancée sur le plan des relations bilatérales avec notamment la visite de notre Premier ministre récemment. Donc c’est avec beaucoup de satisfaction que je vois le travail qui a été fait et qui porte ses fruits. Pour revenir à ce livre, il s’agit là d’un côté très personnel. Je suis vraiment hors de mes fonctions, mais dans tous les pays où j’ai été, j’ai toujours pensé qu’il n’est pas suffisant d’être simplement un bon diplomate, il faut en quelque mesure, être aussi quelqu’un qui arrive à retenir quelque chose de l’âme de l’endroit où l'on vit et peut-être aussi de donner quelque chose en échange. Donc, un projet de ce genre sert aussi à cela. Quand je serais parti, je serais toujours lié au Congo par le fait d’avoir investi du temps dans ces images et dans ce livre qui va parler aux gens, va parler un peu des choses qu’ils connaissent déjà mais tout de même de quelqu’un qui n’est pas d’ici mais qui porte un regard frais et nouveau mais avec beaucoup de respect - et j’espère que cela se voit - avec beaucoup d’amour pour le pays dans lequel j’ai été hôte.

LDB : Ce livre paraît au moment où vous terminez votre mandat. Il est présenté comme un recueil d’images, de pensées, de souvenirs ! À qui cet ouvrage est-il destiné ?

NTE : Je pars du fait que lorsque l’on réalise un livre on ne pense pas nécessairement à qui il est destiné ; je ne suis pas dans cette logique. Cela répond à un besoin personnel. Mais avec des images qui parlent facilement au contraire d’autres moyens plus complexes, je pense que c’est un livre qui est à la portée de tout le monde, à la portée des gens de Brazzaville qui peuvent s’y retrouver en quelque sorte, mais aussi des gens qui sont de passage ici et qui voudraient garder quelque chose de leur séjour au Congo. C’est une façon de raconter. Il s’inscrit dans la logique et dans la tradition des carnets de voyage qui existent depuis des siècles, de raconter son dépaysement. Je l’appelle un carnet de voyage immobile. Je suis voyageur parce que je ne suis pas d’ici et en même temps, je ne bouge pas beaucoup. C’est un peu à la croisée d’un livre de voyageur et de quelqu’un qui s’approprie l’endroit où il est. Il peut parler sur les deux côtés, de ceux qui passent par Brazzaville et de ceux qui y vivent de façon permanente.

LDB : Dans ce travail très riche de collecte, de ressenti, quelles sont les similitudes que vous avez notées ?

NTE : Je suis Italien, j’ai des racines latines, méditerranéennes. Je viens d’un pays où la dimension de la convivialité est très importante et donc c’est forcément quelque chose qui parle, cette dimension de la famille. C’est une dimension de partage. C’est aussi une manière de parler de la particularité de cette ville où tout se passe dehors. Dans des pays plus au nord, on est renfermé dans des maisons. Il y a pas beaucoup de choses qui se passent dans la rue ici. Ici, dans la rue, beaucoup de choses se passent et donc on a la chance d’avoir un regard privilégié sur une ville et de la sentir. De voir comment les gens se comportent, ce qu’ils font. Et il y a aussi cette chose qui m’a beaucoup marqué ici, c’est ce goût de la couleur qui vous passionne ici. Le goût pour la couleur des façades des maisons, des habits, des enseignes qui sont le plus souvent peintes. Cela contribue au fait que c’est une ville qui s’ouvre sur sa dimension publique dont on peut profiter, dont on peut partager les aspects.

LDB : Vous avez été plus tourné vers le volet culturel durant votre mandat que vers autre chose. On se souvient de l'exposition sur l'épopée de Savorgnan "un voyage en image" et également en partenariat avec le Musée Galerie Bassin du Congo, l'univers fascinant de Franco Maria Ricci recréé ici à Brazzaville, c’est un fait exprès ?

NTE : C’est une inclination. Ce n’était pas dans mes instructions formelles mais je pense que c’est important parce que la culture c’est inévitablement le pont à travers lequel on communique. Une coopération qui n’insère pas un volet culturel, à mon avis, est difficile et insoutenable dans le temps. La coopération culturelle peut ou ne pas apporter autre chose, mais elle crée certainement autour d’elle le juste esprit pour que les choses se passent bien. On se comprend, on se respecte, on s’aime bien. Je pense que c’est une base importante d’investissement à long terme. On peut ou ne pas avoir un résultat spectaculaire sur le moment, mais c’est certainement la toile fond qui est importante et qu’il faut toujours encourager. En plus, ça me parle, ça correspond à mes cordes, c’est un travail que je fais très volontiers.

LDB : Quelle connotation y a-t-il entre « Les dimanches de Brazza » et le chemin emprunté par de Brazza dont Brazzaville a été une destination importante ?

NTE : Il y a certainement des résonnances avec Brazza. Mais c’est un peu mon temps privé, mon temps libre sans ma cravate et mon costume, incognito, lorsque je me promène ou simplement avoir du temps pour moi-même. En même temps c’est vrai que ce temps libre est né après la publication du livre sur les photos de l’expédition De Brazza. D’ailleurs, il y a un certain nombre de pages où je retrace relativement et rapidement l’histoire du Congo, et donc forcément, ça passe aussi par de Brazza ; c’est l’autre image du livre. Mais ce n’est pas que cela, il y a beaucoup de choses dedans ; entre Brazzaville d’aujourd’hui et celle d’hier, il y a un intérêt sur les vieilles mémoires de Brazzaville, un peu sur l’époque coloniale. Je ne suis pas nostalgique mais ce qui m’a fasciné, c’est que c’est une ville qui a encore un très fort cachet de ces derniers 120 ans,  et ça c’est relativement rare en Afrique. J’ai aimé regarder ces petits coins, maisons d’époque. Je suis passionné d’histoire ; qu’il y ait un témoignage vivant m’intéresse. C’est en cela que j’ai voulu me documenter en sachant que ces vieux coins de Brazzaville vont inévitablement disparaître. C’est l’histoire de toutes les villes. J’ai voulu mettre en mémoire tous ces souvenirs de cette vieille ville qui n’était pas une ville luxueuse de grands monuments mais qui avait une unité à connotation d’urbanisme, d’architecture intéressante. J’ai eu le privilège d’en apercevoir une bonne partie. Probablement les gens qui vont venir ici dans dix ans vont avoir beaucoup plus de mal à situer cela, donc c’est aussi un peu mon idée de témoigner aussi de cela.

 

"Les dimanches de Brazza",  coéditions "Les Manguiers" des Dépêches de Brazzaville et Artesampa (Italie), Août 2014, 155 pages.

Propos recueillis par Luce-Jennyfer Mianzoukouta

Légendes et crédits photo : 

L'ambassadeur d'Italie au Congo posant à la Galerie du Bassin du Congo (Adiac)