Grazina : un récit du trainSamedi 5 Avril 2025 - 23:07 J’avais depuis longtemps compris de façon naturelle que Dieu ne faisait point acception des personnes et des ethnies, c’est pourquoi je refusai radicalement d’aligner un quelconque appendice racial, à côté de la question du genre qui pointait à l’horizon avec l’arrivée de cette jeune passagère. C’est toujours parole contre parole, image contre image que je construisais ma relation avec autrui. Séjournant en Europe, je considérais que ma peau noire ou mon africanité ne pouvaient jamais constituer un handicap dans ma quête du savoir ou dans la quotidienneté du jeu social. Ainsi, j’excluais de voir des relents de racisme dans l’attitude du groupe conduit par la quadragénaire en jupe bleue marine. J’interprétai alors l’idéologie du racisme dans un certain sens comme la manifestation d’un rapport de force basé sur une oppression dont les outils, les ressorts sont l’apanage exclusif des tenants de cette idéologie. La fébrilité et, comme une sorte d’hostilité que j’avais ressenti de ce groupe, s’expliquait par leur appréhension des conditions de voyage qui, à leurs yeux, s’annonçaient contestables pour leur fille. Cette réunion nocturne inattendue dans un mouchoir de poche de deux jeunes gens de sexe opposé, d’ethnie et de traditions culturelles différentes recelait aux yeux des parents qu’ils étaient un fort parfum de scandale. Dans ce genre de situation, n’importe quel parent se serait naturellement inquiété sur la suite des événements. Néanmoins, ils se retirèrent, furieux, et impuissants en appelant les foudres du ciel sur les travailleurs de l’agence de voyage Intourist de Leningrad. De mon côté, je n’étais pas plus avancé que les parents de la jeune femme. Avant Vilnius, j’espérais voir arriver du monde qui me tiendrait compagnie. Je pronostiquais l’arrivée d’un couple, d’une paire de jeunes filles ou de jeunes hommes. Bien qu’étant dans l’ordre des choses, mon pronostic n’avait pas vu venir l’arrivée à pas d’escargot d’une demoiselle apeurée et craintive redoutant d’avoir un ogre, un prédateur sexuel comme compagnon de voyage. Par le passé, au hasard des vents, j’avais voyagé avec deux jeunes femmes soviétiques. Toutes les deux rentraient en Union soviétique après des vacances passées en Allemagne démocratique. Anna, blonde, l’œil bleu, le cheveu taillé à la garçon était une ouvrière russe d’une fabrique de textile de Leningrad. La seconde femme était une brunette lituanienne de Vilnius dont les cheveux noirs retombaient avec souplesse sur les épaules. Elle répondait au nom de Nijole. Elle venait de terminer l’université et aspirait à la rédaction d’une thèse de doctorat en littérature sur l’œuvre de Vladimir Dobrolioubov. Je perdis de vue Anna dès notre arrivée à Leningrad. En revanche, Nijole, la lointaine lituanienne devint une correspondante assidue d’un amical courrier qui l’attira de multiples fois sur les berges de la Neva, dans la ville berceau de trois révolutions russes. Quelque quinzaine minutes s’étaient déjà écoulées depuis le départ de Vilnius lorsque je décidai de rejoindre la nouvelle venue. Je la retrouvai assise juste après le seuil, légèrement adossée contre la cloison qui nous séparait de la cabine n°7. Nos regards se croisèrent, elle s’attarda sur mon visage comme si elle voulait le mémoriser. Elle portait des lunettes de myopie claires, une marinière blanche frappée de l’emblème Hard Rock Café. Son pantalon jean était d’un bleu foncé que je confondis un moment avec la couleur noire. Je choisis de communiquer avec l’inconnue en la gratifiant de la plus aristocratique des salutations russes. Ce fameux sdrastvuytié dont le radical « sdrast » trahit, à n’en point douter, le vœu de bonne santé. N’est-ce-pas qu’à la cour de sa majesté impériale, le Tsar russe, le roturier ‘’bonjour’’ était disqualifié en faveur d’un respectable vœu de bonne santé décliné en bonne et due forme pour saluer sa majesté ? Galant, je choisis de ne pas faire dans le vulgaire, je pris un ton solennel lorsque je soufflai :
Certes, je ne m’attendais pas à l’accueil enthousiaste et délirant que ferait un fan-club de supporters hilares acquis à ma cause. Je n’eus pas droit au pain et au sel en guise de bienvenue qu’aurait symboliquement signifié un sourire de la part de la dévotchka. La réciprocité à ma politesse ne vint pas, ou plutôt, je crus entendre quelque chose comme un gargouillis ou un léger miaulement. Je n’entendis presque rien d’une voix humaine portée par de chaleureuses harmoniques d’une voix féminine. Je n’apprêtai pas plus d’attention à cette entorse à la politesse, convaincu du choix délibéré de la jeune femme de ne pas communiquer. Le silence qui suivit rendit l’atmosphère lourde dans la cabine. J’étais debout du côté de la fenêtre. Le bagage de l’inconnue composé de deux sacs de voyage obstruait la sortie. Je lui fis observer cette entrave de la voie et proposait de mettre ses bagages au bon endroit. Je dis :
J’indiquai la fente prévue à cet effet au-dessus de la porte d’entrée. Aussi simple et innocente que je la déclinai, cette proposition ne provoqua pas moins une tempête chez la jeune femme. En guise de réponse, je vis son corps trembler, ses mains s’agiter violemment, tandis que sa bouche vomissait une série infinie de :
Puis, elle se tut, la tempête s’apaisa. Elle redressa son buste et fixa son regard dans le vide. (A suivre) François Ikkiya Ondaï Akiéra Notification:Non |